Une fois par éternité, les dieux se rassemblent.

 

Quand Blown gara sa limousine blanche devant la porte de cette tôle privée au milieu du désert, le néan clignotait "le cachot de la Mort", son vieux pote Thot (dieu du savoir chez les égyptiens) attendait les arrivants avec sa tête d'ibis sacré. Blown descendit de son carosse un cigare à la main, vêtu en hippie [à préciser] et coiffé par des dreadlocks  fluorescentes bleues... vertes, jaunes, rouges, mauves, blanches, noires. Il apostopha directement le gardien des lieux :

 _"Salut grand Manitou, lui souffla Blue en lui faisant le salut des banlieues parisienne ( qu'il ne pratiquait jamais ailleurs et auquel Thot répondit sans hésiter en effleurant les doigts joints de Blown un coup en dessous un coup en dessus )

 _Blown, Arrête de blasphémer et entre là dedans, vous êtes presque au complet, il en manque 3.

_Ks ks vade retro 'tanas, lui fit Blue en entrant

_Blown, tu vas te prendre une malédiction sur ton destin fissa fissa si tu ne parviens pas à te maîtriser sur le champ ! lui jeta Thot en lui entr'ouvrant la porte en métal noir.

_Ok ok... Excuse-moi Thot, c'était la joie de te voir pour de bon... depuis le temps qu'on s'est rencontré dans les méandres de mes errances penséennes...

_Penséennes... rien que ça.

_Oui j'ai pas trouvé d'adjectif pour pensée.

_Pensive ?

_une personne est pensive, mais une absraction, un objet, une chose...

_Un objet penséen et non pensif...ça se tient...Ça va ça va, entre là-dedans, abandonna-t-il en achevant de lui ouvrir la porte.

_Ok. On se voit tout à l'heure ?

_Oui, je suis le plénipotentiaire de Râ pour ce coup-ci...

_Ok à toute, Thot.

Blown s'introduisit donc dans le saint des saints : l'assemblée des dieux de la Création. Les lieux débutaient par un escalier d'une bonne centaines de marches et d'environ 3 mètres de large, descendant, oui... descendant, comme pour aller en enfer... descendant sombrement en pente soyeuse... Pendant sa descente Blown continua de fumer son cigare, sans crapoter. Parvenu en bas, l'escalier laissa place à une large, haute, et très longue... nef...  soutenue à droite et à gauche par de solides et hautes arches, entre les piliers desquelles trônaient de statuesques représentations divines. Mais... tout semblait flotter dans un vide constellé.

En effet une voûte céleste nocturne hyperréaliste était dessinée là, sur toute la vaste, très vaste surface du sol, du plafond, et derrière les arches, communiquant à l'ensemble... rien moins que la taille de L'Univers...

Il hésita à poser un pied dans ces immensités et à quitter la dernière marche. Il tâta donc comiquement la profondeur des cieux. Et il se trouva qu'ils avaient celle... d'une marche normale. Il sourit en lui. Puis entreprit... de s'avancer...

Les divinités de toutes les civilisations humaines semblaient le toiser le jauger d'un air péniblement sévère. Blue ( je sais il s'appelait Blown il y a 2 secondes, c'est voulu : il a changé d'humeur, impressionné ) se raidit quelque peu, la majesté des lieux lui indiquant que le moment était des plus solennels. Il déambula ainsi un bon moment, la salle faisait bien 400-500 mètres. Quelque chose d'énorme, d'imposant, d'écrasant. De dissolvant quelque part...

Il parvint à l'assemblée, qui faisait guise d'autel.

Apparemmen ce coup-ci ils étaient 23; en fait ils étaient 26 mais les bouddhistes n'ont pas vraiment de dieux, les dieux aborigènes n'ont pas voulu venir, et on a refusé à Satan le statut de dieu du satanisme, considérant que le satanisme n'était pas une religion, ou du moins que c'était encore en pourparlers. On a même frôlé les 22 avec le petit souci du christianisme et son dieu christique qui n'a pas de nom bien défini. Mais bon, 23. On a quand même mis 26 sièges par panthéon, par respect, plus un pour le représentant de l'humanité.

27 sièges disposés en cercle, autant que de lettres dans l'alphabet occidental, et, un scripteur... Chaque siège d'ailleurs portait une lettre. Celui de l'humain n'en portant pas.

Blue reconnut quelques dieux suprêmes, comme Viracocha l'inca, le sumérien Adad, ou Ysun, le dieu apache de la Création, Mawu le vaudou, l'insaisissable africain Olorum, Kane l'hawaiien, Tengri le mongol, dieu de Gengis Khan, ou Allah, et Yahve, bien connus. D'autres panthéons avaient envoyé des émissaires, des dieux importants, tels que Thot pour les égyptiens donc, ou Thor pour les vikings, Shiva pour les hindous, le tahitien Oro, dieu du firmament, Gaïa, la mère de Zeus, pour les grecs, Epona pour les gaulois, Venus pour les romains, Chac le dieu de la pluie maya, ou des dieux un peu plus bas dans la hiérarchie, mais dieux quand même, alors aptes à tenir assemblée ici, tels que le dieu phénicien de la médecine Eschmoun, le hittite Tarhunta, l'étrusque Fufluns et le finnois Ukko Ylijumala, ces deux derniers dieux étant maîtres du tonnerre...

Blue ne connaissait pas leurs attributions à tous. Il n'était déjà pas mal qu'il connût leur nom, car sachez-le : il y a une infinité de divinités de par le monde, de par l'histoire, de par chaque homme même potentiellement. Même Blue en avait un à lui, qu'il avait inventé un jour d'écriture et qui lui revenait à l'esprit dans certaines situations. Il l'avait appelé Ludd. Il se le représentait minuscule, à peine 20 cm de haut, en jade meuble, avec une longue petite robe, et une longue petite barbe, une vraie statuette, mais animée; il était le dieu du hasard, de l'irrationnel, de l'irrégularité. Plutôt négatif quoi. Encore que.

_"Bonjour à tous, déclara Blue à l'assemblée désorganisée qui se tenait en palabres informels en attendant les derniers dieux.

Les dieux lui rendirent son salut d'une brève inclination de leur paupière marmoréenne.

_Qui manque-t-il ? reprit Blue

_Le chrétien, l'aztèque et le chinois, lui répondit Ysun, l'apache.

Ils attendirent donc... Blue était un peu isolé, heureusement il avait son cigare qui lui donnait un peu de contenance et son fourmillement de longues locks qui le dissimulaient un peu.

Puis au loin il vit arriver... 3... entités...

Je ne peux les décrire car Blue lui-même ne conscientisait pas de suite ce qu'il voyait là. Puis...

D'abord, un serpent à plumes; ensuite une aura verticalement oblongue, blanche où, incrustée, une énorme clé de sol, comme un violonscellé ou un caractère arabe; et enfin une autre aura, avec... un trou ...comme un pneu de chair dorée fade, incliné vers l'arrière, qui lévite proportionnellement à hauteur de visage s'il y avait eu là quelconque forme humanoïde ( quoique ))

L'aztèque Quetzacoatl, le chrétien Abba ( père, en araméen; Jésus l'interpelle ainsi une fois ), et le chinois, inconnu de Blue

_"Oh non..." échappa Ysun...

Silence...

_"Mais, Chou Wang, pourquoi vous ?"

_Quoi moi ? Je suis un dieu, comme vous tous. Et ce n'est pas de ma faute si j'existe, je ne me suis pas créé moi même moi. Mais je suis un dieu, on ne m'enlèvera pas ce statut. Les autres n'ont pas voulu venir voilà tout, et moi, il ne m'arrive pas souvent de rencontrer des collègues alors... Très heureux

_Très bien... Siégeons.

Chacun prit place. Blue à la sienne.

Ysun semblait diriger la bonne marche de cette petite sauterie :

"_La 14 milliards 997 millions 876 mille 914ème session d'éternité est ouverte."

Ah ouais d'accord, se dit Blue... je comprends mieux. Même eux se lassent.

Il eut un moment d'absence, une tristesse poignante, comme un relent de désespoir... Il pensait... aux amitiés perdues, à la fragilité des relations humaines... à la vanité de tout cela. Il n'écoutait déjà plus quand Ysun le présentait aux dieux qui, n'étant pas abolus, ne le connaissait pas.

L'être ne peut s'abîmer dans le non-être, lui rappelait un souvenir... Ne pas s'abîmer dans le non-être... Certes mais... c'est inévitable... et durant l'existence, des parts y plongent, par morceaux, par gouffres entiers mêmes parfois... comme un pied dans la tombe... Que l'on retire, pour le mettre dans une tombe potentielle plus loin... comme si... la vie était un cimetière...

Cette conclusion lui fit hausser les sourcils tout en reluquant en bas, sur la table marbrée en beige...

Puis il revint... à lui, comme on dit.

Il y avait un silence, tous le regardaient, comme si on lui avait donné la parole à l'instant. Il regarda à droite, à gauche, des larmes au bord des paupières...

_Qu'est-ce qu'on fait là ? lâcha-t-il enfin... dans ce silence, total... Hein ? que faisons-nous là ? Pourquoi la vie ? pourquoi le monde ? Pourquoi les haines, les guerres, les meurtres d'enfants, la peur, la cupidité, la torture, les épidémies, les génocides, les guerres, la mort, la souffrance, les maladies incurables... Pourquoi pas le bonheur, l'entente entre les peuples, des enfants heureux, la bonne santé partout, la paix dans les âmes... et une Terre apaisée ?...

Ils ne disaient rien.

Sur leur silence, Blown reprit le dessus :

_ALORS QUOI BORDEL ?!

...Toujours ce silence...

Mawu le vaudou engagea alors le dialogue...

_"La conversation pourrait s'engager sur mille chemins possibles, tu le sais aussi bien que nous. Et il faut encore que tu remettes les questions existentielles sur la table. Tu as eu des réponses au cours de ta vie; ta vie t'a donné tes réponses. Tu vis, tu vois.

_Je n'ai rien vécu, je ne pouvais rien vivre... que l'obéissance.

_N'es-tu pas libre ? Ne vis-tu pas dans un pays libre, à dire ce que tu veux ? Tu es jeune, en bonne santé, tu vis dans un pays libre, tu as une femme et un enfant, un toit chauffé et de quoi  manger. Qu'est ce qui t'indispose encore ? Le bonheur de la collectivité ? Le bonheur des groupes locaux, nationaux et continentaux de ta planète ?

_Il y a... constamment, une jungle de problèmes, plus ou moins vastes, plus ou moins concrets/abstraits, et certains sont gravissimes, ils rendent la vie des gens impossible.

Thot reprit au vol :

_Le mot est lâché...

Blue sourit.

Eschmoun le phénicien, en bon archiâtre, intervint :

_Blue, je crois que... tu te sers de ces interrogations comme si tu en avais besoin pour exister. Ce sont des interrogations légitimes, mais... il y a si longtemps que tu trempes dedans que tu dois avoir résolu bien des problèmes, au moins inconsciemment. Il faut évoluer... Tu as passé cette étape. La question est : qu'est-ce que toi tu fais là ?

_J'ai résolu... pas tout seul... mais oui... ce que je fais là... apparemment, je cherche le prochain pas, les prochaines lignes de conduite... Je cherche la vérité... je veux la paix partout... je veux aussi... m'accomplir, oh certes, je suis à peu près sorti d'une très longue période de tourments; je fume encore et... je n'ai pas trouvé la suite du chemin, ou même si je dois le faire moi-même...

Ysun dit alors :

_Il y a une étape que tu as passé, qui est celle de l'abandon de la compétition, à tout le moins de l'état d'esprit de combat, au profit de l'harmonie avec les choses. Pourquoi y a-t-il le mal partout autour de toi, et même en toi, mon enfant, cette vérité que tu cherches tant se construit sur les contraires. Eschmoun qui est là confirmerait cet axiome médical qui consiste à prendre ce qui tue pour le transformer, le transformer, en remède. Le principe en est simple. L'application ne l'est pas.

Blue aimait bien Ysun.

Alors Gaïa lui fit tourner la tête vers elle en s'adressant doucement à lui, et le scrutant profondément de ses yeux si bleus, oh mon dieu si bleux... :

_Blue, bel ange, il est temps de tomber amoureux du monde...

Blue lui sourit. Puis lui sourit encore un peu plus, en un plus grand sourire.

_Gaïa douce Gaïa lui dit-il, je respecte en esprit tout au moins le monde qui m'entoure. Je sais qu'il faut lui obéir pour le maîtriser...

_Pas maïtriser, Blue, aimer...

_ ...Certes... Une fois j'ai dit que le monde était un monstre sans tête... C'est difficile d'aimer un monstre.

_Ce monstre a aussi de l'amour en lui. Et il est beau par endroits... par certaines personnes aussi... Et laid par d'autres...

_Il n'a pas de tête. C'est une bête sans âme.

_Tu méprises les bêtes à tort, elles sont plus anciennes que toi. Un crocodile ou un éléphant, ou une bactérie aérobie exobiologique  qui voyage à dos d'astéroïde de par les espaces intersidéraux, sont plus sages que ton corps m'aime...

_Le monde par certaines de ses parties est beau mais pas dans son ensemble, c'est comme pour le problème du bonheur collectif.

_Ou alors il y a beauté à faire naître, mais c'est pour la vérité, tu n'y parviendras pas sans la laideur... ou bien tu y parviendras, mais tu feras une faute philosophique qui est inutile en cosmétique mais fondamentale en science socio-environnementale...

Thor interjeta :

_Mais de quoi parlons-nous ici ! J'aimerai qu'on me le dise en une phrase.

_Thor ta gueule, tu as tort. Lol, lui jeta Blown.

Thor foudroya Blown. Gaïa et Eschmoun le régénérèrent sur le champ.

Ysun calma Thor :

_Calmons-nous monsieur, si nous tenons à notre job.

Blue eut l'impression que cette assemblée était un conseil de chef d'états déguisés en déités.

_Il est de mauvaise foi. De quoi parlons-nous ici, en une phrase, monsieur. 

_Je veux la Vérité.

_Pourquoi, lui rétorqua Thor, Crois-tu que la Vérité est bonne ? Que les hommes l'adoptent quand ils la voient ? Qu'un homme qui verra son avantage sans même savoir qu'il en appauvrira d'autres respecte la Vérité ?

_Ça demande réflexion évidemment... répondit Blue. Mais la Vérité n'est qu'un premier pas. Cet homme qui tire avantage dans sa vie sans savoir qu'il en appauvrit d'autres sera informé, au même titre que la société.

_Admettons. Et s'il refuse de modifier son comportement en connaissance de cause ?

_Il est condamnable.

_Vas tu l'appréhrender, le mettre sous écrou comme on dit.

_L'écran nous sert tout mais l'écrou nous sert tant ( Rodolphe Burder ). Sérieusement ? : telle est la question.

_Nous y voilà, dit Shiva. Faut-il détruire pour créer ?...

_Shiva tu es gentil mais on s'éloigne du sujet reprit Thor. Blue, que fais-tu face à un récalcitrant ? Quelle est ta vision de la justice ? Où es-tu quand il faut avoir des couilles ?

Blue resta muet. Puis reprit :

_La question importante n'est pas là. La question est de savoir. Certes comment mais aussi pourquoi. Le pourquoi introduit un autre comment que le comment simple. On agit ailleurs, à un autre niveau, et de manière ordonnée.

_Et tu aboutis à la coercition, au bout de ton raisonnement spirituel ?

Là dessus, sur cette question importante, Blue regarda Thor dans les yeux, marqua un court instant de réflexion, puis claqua des doigts.

Toutes les représentations divines s'arrêtèrent net. Blue Avait reçu comme un signal intuitif qu'il devait... penser ailleurs... se retourna l'air aux aguets et observa la lointaine entrée des lieux... Il pesa le pour, le contre. Partir, rester.

Il attendit un signe.